Paysages mentaux des racines évolutives humaines

Un texte fondamental de la pensée de Anne Dambricourt Malassé

Texte publié in : Langage, création, métamorphose, anamorphose. Revue Phréatique N° 74-75, automne-hiver 1995.
Copyright © Anne Dambricourt, 1995. All rights reserved.

Anne Dambricourt dans la Grande Galerie de l'Évolution du Muséum national d'Histoire naturelle, Paris 2010.
Photo © Joëlle Dautricourt

Paléoanthropologue, Anne Dambricourt Malassé est Docteur du Muséum national d'Histoire naturelle, Chargée de recherche au CNRS et responsable du séminaire de paléontologie humaine de l'École Doctorale du Muséum national d'Histoire naturelle depuis 2006. Ses travaux sont publiés à l'Académie des Sciences depuis 1988, ainsi que dans des revues scientifiques de référence internationale. Elle est l'auteur de découvertes sur les mécanismes évolutifs qui président à l'émergence de la lignée humaine, démontrant que le processus d'hominisation est d'origine embryonnaire, et qu'il est toujours en cours. Elle travaille aussi en collaboration avec des médecins et des orthodontistes, et elle enseigne dans le cadre de la formation des ostéopathes, alertant sur de nombreux problèmes de santé publique liés à la continuation attestée de la contraction cranio-faciale qui fait de nous des humains et non des singes debout.
Déjà remarquée toute jeune femme par le Professeur Jean Piveteau de l'Académie des sciences, Anne Dambricourt a été attaquée par des lobbies scientistes matérialistes et phallocratiques, exerçant leur volonté de pouvoir sur les sciences et la connaissance et tentant de nier la valeur scientifique de ses travaux en l'accusant absurdement de créationnisme.

Après nous être rendues ensemble au Mémorial de la Shoah à Paris, elle écrit dans une lettre datée de la fin de l'année 2008:
"Je reviens ce jour du Mémorial de la Shoah; pour la paléoanthropologue que je suis, et avec la découverte (non-darwinienne) que je porte, il m'est impossible de douter. Je ne crois pas que nous ne soyons que ce que le matérialisme prétend que nous sommes, je crois que l'humain est un mystère total, et je crois que ce mystère a sa propre révélation, que toute notre vie est tendue par l'attrait de ce mystère."

À la croisée de nos recherches, artistique et scientifique, Anne Dambricourt et moi-même co-signons une partition à deux voix intitulée "Le Rouleau de Golemah". Une nouvelle version du mythe du Golem inspirée par l'avant-dernière page de mon oeuvre de poésie scripturale en lettres hébraïques, "Sefer ha-Ktav ha-Ashuri, Le Livre de l'Écriture Heureuse", exposée au Musée d'art et d'histoire du Judaïsme à Paris en 2010 et au Hebrew Union College-Jewish Institute of Religion Museum à New York en 2012.

Joëlle Dautricourt
 

Site web de Anne Dambricourt:
Anne Dambricourt Malassé, Nos Origines

"Plastir", Revue Transdisciplinaire de Plasticité Humaine:
"Le Rouleau de Golemah" par Joëlle Dautricourt & Anne Dambricourt dans "Plastir n°18"

Soutenance de l'HDR 24 juin 2011, UTC de Compiègne
Anne Dambricourt, Marie Christine Ho Ba Tho, Yves Coppens
Sandra Joffroy, Jean Louis Heim, Vincent Fleury, Djillali Hadjouis
Photo © Joëlle Dautricourt


Les mots sont-ils inéluctablement source d'illusion en recherche scientifique fondamentale pour que l'Homme cherche à mettre sous équation différentielle toute description d'un phénomène quel qu'il soit? L'humain occidental craint tant son discours qu'il finit par chercher un langage extérieur qui ne lui ressemble pas, qu'il cherche un discours hors de son humanité, de sa sensibilité, assurément pour ne pas être dupé et pour bien contrôler la situation. Et pourtant qui reçoit le message, qui entend comprendre le langage objectif si ce n'est l'Homme lui-même, comment peut-il s'affranchir de sa condition d'être sensible à l'instant de la saisie du message? Et comment parlera-t-il de sa propre condition. Anamorphoses et métamorphoses, l'humain parviendra-t-il à grandir et à s'éveiller à la conscience de sa Raison d'Être par la voie de la recherche scientifique, la voie qui aux dires des positivistes évacue les illusions et les archétypes mentaux, peut-il assurer ses métamorphoses évolutives psychiques et autres en se fiant aux regards scientifiques fixés sur son Passé, et ce regard est-il juste et suffisant? Peut-il exister une théorie objective de l'hominisation, une théorie hors des hommes sur les hommes, l'hominisation peut-elle se réduire à une équation différentielle?

Voilà une question que l'on peut se poser à l'aube du troisième millénaire nous concernant, que dire d'un avenir à moyen terme de 6 milliards d'être humains? L'humain peut-il s'affranchir de ses racines, peut-il s'abstraire de la logique évolutive qui le tresse et dont il est un instant jusque dans ses interrogations existentielles, non pour se projeter mentalement dans un futur abstrait, mais pour continuer son évolution et vivre cette dimension temporelle enracinée dans quatre milliards d'années? Peut-il assumer cette identité de dimension cosmique en même temps que sa condition d'humain bipède éphémère puisque inéluctablement évolutive. L'homme de Science en est-il seulement conscient, est-il réellement l'homme de savoir, le chaman du XXIème siècle, ses visions du Passé et ses voyages dans l'espace-temps des géologues sont-ils de savants calculs neutres et froids qui le façonnent à l'instant même de ses prises de conscience, où sont-ils toujours et encore les grands voyageurs des épopées modernes, voyages divinatoires des hommes de savoir capables d'interpréter les signes dans le langage des Connaissances de son Temps? Les origines de la Pensée réfléchie sont-elles objectivables, démontrables, quantifiables, reproductibles en éprouvettes? Quels propos les humains peuvent-ils tenir d'eux-mêmes, de leur signification d'Être dès qu'ils se projettent dans une dimension temporelle qui les a engendrés, dans les profondeurs de la Durée, abysses invisibles qui n'existent plus et ne sont en réalité que des paysages mentaux? Quelle vérité s'active dans les processus psychiques qui accompagnent les prises de conscience, prises de positions pour se situer non plus seulement dans l'espace mais quelque part entre le Passé et un Devenir inexistant, attendu, ou inquiétant? Qui dit Vrai? Et comment savoir? éviter les anamorphoses pour assumer ses métamorphoses. Mais comment reconnaître ses illusions, ou comment s'assurer que le devenir est une métamorphose structurellement stable et non une suite sans logique fondatrice, succession d'événements non reproductibles, donc relativement vrais dans l'instant et déjà faux dans la Durée, absence de fondements, relativité absolue de l'appréhension du Réel jamais deux fois identique. De quelle durée sommes-nous tressés?

Les mots orientent la Pensée. Nous pouvons poser la question des Origines de l'Homme de différentes façons qui conditionnent aussitôt les dispositions mentales du lecteur ou de l'auditeur. Dans son enseignement le paléontologue peut poser le problème de l'hominisation de façons radicalement différentes; l'homme est un primate bipède, son squelette traduirait une adaptation à un milieu ouvert où les arbres se raréfient, donc l'hominisation est d'abord une question de locomotion, d'adaptation fortuite, opportuniste, inattendue, étroitement contingentée par des fluctuations imprévisibles des niches écologiques. Le milieu façonne le Vivant, la conviction est telle qu'il n'est plus possible d'envisager d'autres sources de modelage architectural de l'Être, dans une perspective très béhavioriste. L'Homme dans cette perspective est un grand singe adapté à la savane, tandis que l'orang-outan est un grand singe adapté à la vie arboricole. S'il n'y avait pas eu de savanes dit-on de longue date, il n'y aurait pas eu d'Australopithèques, ce n'était pas nécessaire, l'opportunité ne se présentait pas pour qu'un grand singe s'adapte à un tel milieu et nous ne serions pas là pour le dire. Cette logique est la Raison évolutive néo-darwinienne, elle édifie un paysage mental où seule règne la micro-évolution, c'est-à-dire des adaptations souples et opportunistes du corps aux fluctuations imprévisibles des conditions de vie au sein des grands écosystèmes. Ici, elle part d'une prémisse inconsciente qui consiste à croire, sans l'expliciter, que les hommes sont en effet des grands singes.

On peut aborder l'hominisation sous un angle tout autre et dire: l'homme est un être vivant qui interroge l'Univers, cherche le Sens des choses et des Êtres, cherche à donner une signification à tout ce qui l'entoure, l'Homme est un être vivant sémantique qui a besoin pour survivre de se signifier lui-même, quitte à être irrationnel, c'est un être vivant qui se détruit s'il est privé de Raison d'Être, c'est un être vivant conscient d'être conscient qui devient fou et malade dans un univers insensé, c'est un animal qui souffre de se savoir privé d'une Raison d'Être. Comment cet être vivant singulier dans son psychisme et non plus dans sa locomotion est-il apparu, ou, comment la conscience est-elle devenue consciente d'elle-même? Les questions posées ne sont plus comparables, l'introduction du psychisme, de l'acte pensé et voulu en conscience propulse la singularité de l'Humain au-delà des limites micro-évolutives. La pensée est-elle une réponse adaptative ou est-elle une propriété émergente de processus macro-évolutifs, à savoir ces processus qui organisent, structurent, associent, corrèlent, mémorisent les briques universelles pour engendrer la cellule, le tissu, l'organe, la fonction, la reproduction, sont-ils les processus cosmiques gros de l'interrogation? Si l'Homme est compris comme un grand singe adapté aux milieux ouverts, il devient un cas particulier, ponctuel, localisé dans l'espace, inattendu dans le temps, contingenté par un réchauffement qui déséquilibre le milieu des grands singes arboricoles et Jacques Monod pourra se convaincre que la Vie n'était pas grosse d'un squelette bipède à la colonne vertébrale redressée et sinueuse.

Les deux approches ne sont évidemment pas comparables, or elles entendent parler et décrire une réalité passée qui aboutit au même résultat, mais vue sous deux angles différents. Pourrait-on associer les deux propositions et conclure que la conscience réfléchie est née d'une adaptation d'un squelette de grand singe à la savane? Ou ne pourrait-on poser une proposition inverse, la bipèdie humaine ne serait-elle pas la conséquence d'un processus macro-évolutif qui restructure, réorganise, contrôle, associe, complexifie les parties d'un ancien système qui se déplacera au sol en fonction de la gravitation d'une part et de l'architecture acquise au cours du développement intra-utérin quel que soit le type de végétation environnant d'autre part. C'est essentiellement le système nerveux central depuis l'embryogenèse qui se complexifie et les tissus de soutien évoluent d'abord en fonction de l'évolution neurale embryonnaire, un embryon primate est majoritairement formé de tissu neural qui donnera le cerveau, les nerfs et la moelle épinière. Ce sont des potentialités psychiques qui vont se développer et cela de façon exponentielle, en 5 millions d'années dans un laps de temps géologique remarquablement court en regard des centaines de millions d'années où les actes pensés volontaires et conscients de leurs retombées à moyen terme n'existent pas.

Pour quelles raisons en définitive cherche-t-on à tout prix une relation entre le redressement de la colonne vertébrale, l'abaissement du trou occipital, le raccourcissement et l'évasement du bassin et la disparition des arbres? La savane est habitée par des quadrupèdes, en quoi la bipédie traduirait-elle une meilleure adaptation lorsque l'on mesure 1 m 20 comme les premiers Australopithèques avec une vue limitée par les hautes herbes? Inversement on peut être bipède, être de petite taille et vivre dans les forêts tropicales comme les pygmées. Finalement ne raisonne-t-on pas sur un vieux cliché darwinien qui s'est focalisé sur les arbres et a traduit la bipédie comme la disparition de l'arboricolisme, une adaptation de substitution selon une vision linéaire graduelle? En d'autres termes, le squelette d'un homme ou d'un Australopithèque est-il effectivement le reflet d'une adaptation locomotrice ou ne relève-t-il pas d'un autre niveau évolutif, le niveau macro-évolutif régit par des règles plus anciennes que la Vie sur Terre mais maintenues et transmises depuis les premières cellules? C'est ce que l'on appelle les processus d'auto-organisation dont on ne connaît pas pour autant les fondements.

Les conséquences de ces deux raisonnements distincts sont essentielles, car dans le premier cas darwinien de l'adaptation, cas ponctuel, opportuniste, inattendu, on considèrera que sans la savane les hominidés n'existent pas. Pourquoi? Parce que les hominiens sont réduits à un squelette locomoteur bipède interprété comme l'adaptation du squelette grand singe aux milieux ouverts, cette locomotion et ce squelette trouvent leur nécessité d'existence au travers de l'existence de la savane, de telle sorte que si la savane n'apparaît pas, la nécessité du squelette bipède ne se pose pas, donc les hominiens n'existent pas et la Pensée qui en émergera non plus. Ce paysage mental des règles évolutives met en avant des principes de nécessité très ponctuelle et de hasard très général. Dans le second cas de règles d'organisations internes spontanées, avec ou sans la savane, l'être vivant naît d'abord hominien avec entre autres particularités la marche sur ses deux membres postérieurs parce qu'il ne peut pas faire autrement. Il se déplace en fonction de son squelette et des contraintes architecturales entretenues par les éléments squelettiques, notamment à la base du crâne, l'ensemble étant tributaire de la pesanteur et non de la densité du couvert végétal. Il est apte à vivre avant toute chose avec les fondements acquis des populations ancestrales, mais il est susceptible d'étendre son aire de répartition au-delà des territoires arborés, doté de potentialités psychiques décuplées. Ce qui revient à dire qu'être hominien dépend de règles de constructions internes et non de modifications imprévisibles du milieu. Le regard est inversé, la problématique retournée. Avec ou sans savane l'hominien existe avec son équilibre locomoteur bipède inéluctable puisque c'est une conséquence de son architecture squelettique acquise dès la naissance et des refontes du développement neural. Il peut être arboricole, au sol il aura un équilibre locomoteur imposé par sa charpente céphalo-caudale quel que soit le couvert végétal.

Où se situe l'illusion, puisque les deux propositions se rejettent l'une l'autre? On fera remarquer dans le second cas l'absence à priori d'un axiome fondamental du néodarwinisme, c'est-à-dire la pression de sélection. Pour justifier l'existence d'un être il faut le pondérer d'une pression de sélection environnementale, donc il faut justifier l'hominien par une pression du milieu. Qu'est-ce qui peut justifier la persistance des hominiens, qu'est-ce qui les a sélectionnés si ce n'est le milieu lui-même? Quel est le milieu qui peut exercer une pression de sélection entre les grands singes et les hominiens? On a pensé rapidement à une déforestation car les grands singes actuels étant des animaux forestiers et arboricoles, on admet qu'il en fut de même pour les grands singes ancêtres directs des hominidés, il suffisait de faire disparaître la forêt pour justifier l'absence de toute trace d'arboricolisme chez l'hominidé et le redressement de son corps. La déforestation faisait également l'effet d'une écumoire (ou l'effet de la pression de sélection) en éliminant les arboricoles et en gardant les bipèdes. Seulement, plus les paléontologues avancent en connaissance et plus le scénario se dissout dans une réalité éloignée du modèle initial, car il s'est avéré que les plus vieux hominiens sont arboricoles, quoique dotés d'un squelette imposant un équilibre bipède. Ils vivent dans des milieux mosaïques comme les chimpanzés actuels, c'est-à-dire avec coexistence de savanes et de forêts ou dans des forêts-galeries. La question se retourne vers la théorie: qu'est-ce qui a exercé la pression de sélection entre les ancêtres des chimpanzés et les Australopithèques alors qu'ils partagent la même niche écologique? Quelle pression de sélection justifie une base crânienne de squelette bipède au sol en milieu forestier?

En se limitant volontairement à l'interprétation microévolutive on risque de se trouver devant un réel effet d'optique conditionné par un vieil enseignement qui a fini par fonder toute l'intelligibilité de l'évolution sur le rôle créatif du milieu selon la formule, " le vivant propose, le milieu dispose ". Ne verrait-on pas plutôt deux niveaux évolutifs en réalité projetés sur un même plan mais qui, vus sous un angle différent sont découplés et indépendants? Le Vivant propose mais il dispose aussi du milieu pour s'étendre et gagner en niches écologiques d'autant plus vite que le psychisme entre en course. Chez les primates le premier milieu qui sélectionne, c'est le milieu embryonnaire, ensuite le milieu maternel, l'embryon est viable ou il avorte, ensuite c'est la mère qui accueille le petit, puis le groupe. Le psychisme entre en considération très tôt dans l'ontogenèse comportementale du groupe, et il peut correspondre à une sorte de régulation pensante de la survie de la population face aux modifications du milieu, une sorte d'homéostasie psychique.

La métamorphose du corps est-elle systématiquement liée aux aléas ponctuels de l'environnement écologique ou ne serait-elle pas sensible à d'autres causes comme la complexification naturelle dont les principes sont reconnus mais les rouages inconnus. Ne serions-nous pas en train de fausser les perspectives, de nous jeter dans une vision déformante des mécanismes évolutifs et particulièrement réductionniste, de nous tromper sur notre condition comme jamais les hommes ne se sont trompés dans le Passé en prenant les premiers niveaux de réalités pour les niveaux fondamentaux structurant l'hominisation. Anamorphose des discours scientifiques, le savant raconte une histoire qu'il lit seul dans les archives du sous-sol parce que le profane façonné d'archétypes naïfs à ses yeux ne serait pas en mesure de regarder dans la bonne perspective. Le savant transmet-il néanmoins le bon regard, restitue-t-il les processus? Se veut-il une machine à objectivité forte, fort d'une Raison temporelle? Aujourd'hui une bonne part des paléontologues a une douce horreur de tout ce qui ressemble de près ou le loin à une vision de l'Homme au sommet d'une évolution, sommet qui ressemble trop à celui de la Création, très égocentrée. Vision de la linéarité, de la Scala Naturae, de l'échelle naturelle des Êtres, vision désuète, obsolète, naïve diront ces paléontologues, oh profane qui se leurre encore à croire que la Vie monte en conscience et s'achève dans son individualité pour se diviniser... Pauvre profane qui se berce de douces illusions à qui le paléontologue, le généticien et le zoologiste doivent tout réapprendre, lointain primate dénudé et vulnérable qui se croit singulier avec son cerveau et sa pensée, pauvre hère misérable dans son orgueil et son aveuglement. Beaucoup préfèrent à la sage linéarité linnéenne l'étrangeté du chaos déterministe qui se perd en trajectoires multiples et déliées, libres de divaguer sans échéances, sans attente, beaucoup aiment à voir l'Homme perdu dans ces méandres du temps aveugle et non inscrit dans une patiente et longue gestation qui persiste et accouche dans le doute ou l'attente d'un dévoilement.

Nous sommes-nous trompés à ce point sur notre singularité évolutive, sur notre place dans l'Univers pendant des millénaires pour chuter si brutalement en un siècle de remise en cause et de projection dans la Durée cosmique sans début ni fin connus? Qui dit Vrai en l'instant? Qui a dit Vrai pendant cinq mille ans, étaient-ce des millénaires d'erreurs et d'abus de conscience ou cinq mille ans d'intuitions tâtonnantes cherchant à émerger d'une condition mal éveillée, inachevée, mais attendue, possible et promise, Qui entend tenir un discours scientifique de Vérité sur notre non-Raison d'Être, entend tout savoir définitivement des hommes et des fondements de la complexité croissante et décroissante pour affirmer à 6 milliards d'êtres humains qu'ils sont insensés, nés d'aléas géologiques et de dérives géniques aveugles, soumis aux attractions de la gravité terrestre et non à des lois de gravitation complexifiantes et organisatrices universelles sans dimension spatiale et temporelle. Qui affirmera que toute aspiration à une transcendance n'est qu'un effet ponctuel d'un gène muté par hasard, sans autre cause que la dissipation des liaisons moléculaires, processus entropique par excellence aux effets papillonnants imprévisibles? Pourtant une régulation méga chronologique et cosmogénique est en cours de reconnaissance par le biais de ces règles d'organisation spontanées au minimum. Elles sont et se maintiennent, structurellement stables, elles ne subissent pas la dégradation, l'usure du temps, la dissipation, l'entropie, la fatigue, la dissolution, elles sont, depuis 15 milliards d'années. Et la cosmogenèse, la biogenèse et la psychogenèse en sont la marque. Ces règles imprègnent l'organisation continue de la complexité qui s'échafaude sur ses étapes passées, qui construit, comme un embryon pose les bases du foetus, qui pose les bases du nouveau-né. On n'ose affirmer l'insignifiance de l'être humain mais on le dit dans des silences éloquents, la vie est attendu après 11 milliards d'années de construction qui l'engendre, mais l'Homme dans sa singularité ne l'est pas plus que le petit Tarsier indonésien. Où sont les fondements rationnels d'une semblable autorité, puisque la Science ne connaît pas les mécanismes évolutifs à l'origine de la Vie et donc moins encore les propriétés évolutives transmises avec l'émergence de la Vie, donc moins encore les fondements de la Conscience et de la complexité vivante? Quelle Science extérieure aux hommes peut nier l'attente de la Pensée dans le Passé, qui fonde l'autorité apocalyptique de Jacques Monod dans son affirmation dépourvue de fossiles: l'Homme se sait enfin seul dans l'Univers, à lui de choisir entre le Royaume ou les ténèbres. Royaume de qui, ténèbres de quoi? Lui seul est acteur, à savoir la raison positive, lui seul détermine l'enfer ou le paradis sur Terre, aucune logique évolutive ne le fonde et rien ne passe par les hommes, car il ne se passerait rien dans les longues Durées évolutives. On aimerait bien briser l'égo obsolète des hommes convaincus d'êtres nés pour dominer le Monde. Mais est-on sûr de ne pas détruire une aspiration profonde en même temps que l'on chasse ces vieux démons de domination? Détruire le sens de l'existence humaine enracinée dans une signification plus vaste contenue dans une Durée passée, une instantanéité et un Devenir, c'est ôter à l'hominisation son essence, sa singularité. Des phénomènes singuliers s'observent partout où émerge la complexité, elle défie les comportements chaotiques, c'est-à-dire aveugles à l'instant de la création, comme les orchidées et leurs organes reproducteurs, un mimétisme les confond avec les insectes qui les fécondent. Un mimétisme ne serait-il pas en train de naître à une toute autre échelle, celle de la Durée et non de l'espace, entre la pensée et la réalité évolutive sous-jacente qui tresse l'hominisation? Les réalités cachées se laissent deviner sous l'attraction de la complexité vivante et évolutive. Quelles pauvretés conceptuelles et naïvetés actuelles rejailliront dans les livres d'histoires des Sciences de l'an 2995, dans quelles anamorphoses nos esprits ne sont-ils pas en train de se perdre? Quels regards, quelles critiques seront portés sur les affirmations destructurantes pour les questions sémantiques et profondément humaines? Une Science qui ne respecte pas la quête de Sens et qui cherche le contrôle, est-elle une Science qui respecte l'Homme et, plus loin encore, qui respecte la Durée évolutive sans laquelle elle ne serait même pas?

Des quarks, si bien arrangés après tant d'années, sont traversés de conscience, de doutes et de certitudes. Qui pense dans l'Univers? Des quarks, par hasard très complexifiés? Des atomes, des molécules, des cellules, des tissus, des organes, du mouvement? Qui sait, ou Qui s'interroge? C'est quelque chose d'évolué, mais qu'est-ce que cette chose? Et Qui répond, une équation extérieure aux hommes, une belle démonstration hors de la Pensée? Où est la réponse, quand est la réponse? Sur un écran d'ordinateur? Une introspection objective de l'Homme est un non-sens, une incompatibilité de fait. Le paléontologue est-il en mesure de trouver les racines phénoménologiques de l'hominisation et de les extérioriser, de s'extraire du processus qui le façonne et dont il est une parcelle? Les racines, non, mais les mues fossilisées apportent des repères et racontent en bonne partie cette histoire singulière.

L'humain serait-il donc un grand singe adapté à la savane? Qu'il soit adapté à la savane n'est pas vraiment la question, il le fut puisqu'il y a vécu, mais il s'est adapté à d'autres niches écologiques, en particulier paléarctiques en Europe et en Asie centrale montagneuse et plus froide, et il est resté un homme malgré ces changements de latitudes et de milieux. Donc être un homme dans sa structure semble plutôt indépendant de la variabilité aléatoire du milieu, c'est une identité structurelle fondamentale qui a la souplesse de l'adaptation mais n'est pas réorganisée en étroite adéquation avec les aléas de1'environnement. Nous sommes face à un paradoxe, car si être un homme c'est développer depuis l'embryon une organisation architecturale, psychomotrice et fonctionnelle fondamentale singulière, où réside l'identité grand singe?

Qu'est-ce qu'un grand singe? On va dire que c'est un crâne qui a 200 ml de capacité crânienne, des crocs, des fortes arcades sus-orbitaires, des muscles masticateurs importants, 32 dents, avec par mâchoire deux incisives, une canine, deux prémolaires et trois molaires, des bras longs, des jambes courtes, avec au pied un pouce opposable aux autres doigts, etc... Mais cette description est celle d'un adulte. Le petit n'a pas 32 dents, ni de crocs, ni les muscles importants de la mastication et il ne ressemble pas beaucoup à l'adulte. Il ressemble à l'Homme avec son crâne cérébral globuleux et plus volumineux que la face et ses aptitudes à un équilibre locomoteur au sol bipède. Alors qu'est-ce qu'un grand singe? Faut-il donner une description par étape de la croissance? Cela implique que l'on intègre l'embryon, l'embryogenèse. Et nous commencerons par dire qu'un grand singe, c'est une façon de se construire, c'est un plan dŪorganisation suivi d'un plan de croissance qui se met en place au cours de l'embryogenèse, c'est-à-dire pendant 7 à 8 semaines, après la fécondation. Il se développe jusqu'à l'adulte selon des étapes bien ordonnées.

Regardons à la naissance le gorille, le chimpanzé, l'orang-outan et l'homme, regardons le crâne dans son entier. Le crâne c'est le pôle céphalique, la partie de l'embryon qui se développe la première. Les épaules, les bras se développent un peu après, le bassin et les jambes encore un peu plus tard. Au pôle céphalique la partie du crâne qui se développe la première est la base du crâne et l'arc cartilagineux de la mâchoire inférieure (figure 1).

Tête d'embryon humain de quelques semaines. La partie noire est à la base du crâne cartilagineuse, la partie pointillée est le cartilage de la mâchoire inférieure, le reste est le cerveau. Les futurs hémisphères cérébraux sont la portion ronde la plus en avant du cerveau. Les flèches indiquent la rotation et la bascule consécutive du crâne cartilagineux situé en amère de la mâchoire inférieure qui porte le trou occipital en bas et en avant.


À ce stade le cerveau n'a pas d'hémisphères cérébraux et la voûte n'existe pas, c'est une gouttière puis un tube qui participe d'une façon très importante à la mise en forme des os de la base du crâne, y compris la mandibule placée sous cette base. Il participe à la morphogenèse des tissus cartilagineux non seulement parce que ses cellules les colonisent mais aussi parce que ce tube s'allonge, tourne sur lui-même, s'écrase, s'enroule en une rotation spirale qui a des répercussions directes sur les territoires sous-jacents. Le trou occipital qui commence à se former bascule vers le bas et l'avant à ce moment-là et la face comme la mandibule en subissent les effets. La position avancée du trou occipital n'est donc pas provoquée par la locomotion, ce n'est pas l'effet d'une adaptation locomotrice, une micro-évolution, c'est un événement qui s'inscrit dans la mise en forme de l'embryon, dans l'organogenèse, la genèse de la structure fondamentale de l'individu. Cela revient à dire que pour changer la topographie de la base du crâne qui conditionne la position du cou par rapport au cerveau, il faut une modification qui porte sur l'ensemble de l'embryogenèse céphalique, une modification de temps, le temps de la rotation spirale au moins. Plus la rotation se maintient et plus le cou se positionne vers le bas et l'avant, en outre cette prolongation se traduit par un retard du développement en direction du pôle caudal. L'évolution qui intervient sur le plan d'organisation est dite macroévolutive, elle est indépendante dans ses causes et ses mécanismes des fluctuations de l'écosystème. La base crânienne cartilagineuse se contracte et s'élargit, le cou se rapproche de la face et la face se rapproche du cou si bien que la base finit par se placer sous la boîte crânienne. Chez l'homme actuel le front domine la cavité buccale, chez l'homme archaïque elle est encore un peu en avant. Cette contraction est un événement embryonnaire commun à tous les primates, mais l'amplitude et la durée de l'embryogenèse ne sont pas identiques, elles changent et elles augmentent avec la Durée des temps géologiques, par sauts, d'embryogenèse en embryogenèse.

Les premiers primates ont une base crânienne quasiment plate (figure 2).

Ces évolutions embryonnaires sont systématiques mais non généralisées, c'est-à-dire que systématiquement des embryons sont concernés par la réitération du processus de contraction, mais tous ne l'ont pas été dans le Passé. C'est ainsi qu'il reste actuellement des espèces de chacun des paliers d'organisation embryonnaire, des lémuriens, des petits singes, des grands singes, la fréquence des populations touchées par l'évolution de l'embryon s'élève néanmoins, elle devient quasi générale à partir des premiers hominidés et très rapide. En d'autres termes, l'embryogenèse va évoluer de plus en plus vite à partir des hominiens, alors qu'elle était très lente à se déstabiliser jusque là. Il n'y aura pas pour autant une seule évolution embryonnaire, mais certains principes restent stables et c'est dans cette stabilité ou reproductibilité des causes et des effets que s'inscrit l'hominisation, comment cela se traduit-il?

Evolution de l'embryon en 60 millions dŪannées. L'axe des X est l'amplitude de contraction embryonnaire, l'axe T est le temps. En 60 millions d'années, les embryons des primates ou Adapiformes ont eu deux évolutions, soit rester dans un palier de contraction embryonnaire, soit amplifier cette amplitude. La logique se répète à chaque palier de contraction embryonnaire. Cette évolution paraît simple car elle rend compte d'une macro-évolution et non de la micro-évolution qui complique l'illustration contenue dans chaque colonne. La contraction est intrinsèque à l'organogenèse, elle évolue lorsque l'organogenèse est transformée.


Les premiers primates sont apparus vers 60 millions d'années, dans ces temps la base du crâne est très allongée, le cou est loin derrière et la face est complètement en avant du cerveau, la rotation du cerveau embryonnaire est de faible amplitude, le cerveau se développe peu de temps, aujourd'hui il existe encore des espèces qui s'édifient sur ces très vieilles bases embryonnaires, ce sont les lémuriens en particulier. Vers 40 millions d'années ce sont des petits singes plus contractés qui apparaissent parmi les fossiles, ils ont plus de temps pour se former et il en existe encore, et ainsi de suite jusqu'aux hommes actuels. Et revoilà l'échelle naturelle des êtres qui place l'Homme au sommet d'une logique temporelle, rejetée quasi systématiquement parce que cette échelle est trop semblable à celle de la création, elle serait donc susceptible de servir d'abord des choix métaphysiques posés en prémisses, comme en sont convaincus les esprits qui suivent la démarche hypothético-déductive.

Pour en revenir aux origines de la Pensée, nous constatons que les embryogenèses des trois grands singes sont quasiment confondues alors que l'homme y est étranger. Ceci implique que l'on doit retrouver des fossiles qui ont la même amplitude de contraction cranio-faciale que les grands singes actuels. Au stade adulte la base du crâne a gardé l'empreinte de la contraction, surtout au niveau de la mâchoire inférieure. Regardons les fossiles à présent sur 20 millions d'années. Nous trouvons beaucoup de mandibules, et elles reflètent l'amplitude de contraction embryonnaire des fossiles. Classons-les dans l'ordre chronologique, des plus vieilles vers les plus récentes. Rien n'y fait, on voit la systématisation du principe de contraction, les plus vieilles sont les moins contractées. On ne peut évidemment pas dire que les plus récentes sont les plus contractées, puisque parmi les plus récentes il y a toujours les grands singes. On dira donc que parmi les plus récentes il y a encore des grands singes, mais il y a aussi des bases crâniennes et des mandibules plus contractées que n'importe quelle espèce de primates actuels et fossiles et ce sont les Hommes modernes. Quelque chose s'est donc passé entre temps pour que la contraction craniofaciale embryonnaire des grands singes se dynamise et s'amplifie.

A la naissance, le chimpanzé et le gorille se ressemblent comme deux jumeaux, l'orang-outan les rejoint, par contre l'Homme n'a rien à voir. La base cranio-faciale est un peu contractée chez les trois grands singes, tandis que chez l'Homme elle l'est complètement, la mâchoire inférieure est tout à fait différente en rapport avec les transformations topographiques de la base du crâne. Cela signifie que l'embryogenèse n'est pas la même entre l'Homme et les trois autres singes. Et si ce n'est pas la même comme on le voit pour tout le squelette, c'est que le plan d'organisation embryonnaire et le plan de croissance qui fait suite ne sont pas réductibles l'un à l'autre. L'Homme n'est pas un grand singe. S'il ne l'est pas dans son embryogenèse, il ne le sera jamais dans son développement foetal et post-natal, Cela veut dire que l'on s'est remarquablement trompé, guidé par une conviction tellement ancrée dans les mentalités que l'on ne s'est pas même posé la question de savoir si en effet les hommes sont des grands singes dans la première unité biologique à se constituer, à savoir la construction de l'Être, dans son squelette et tous ces organes. On s'est trompé en passant à côté de l'essentiel, de la première question à résoudre, l'Homme est-il un embryon identique aux embryons de gorilles et de chimpanzés? Non. Alors il faut tout recommencer, l'anamorphose est majeure, fortement imprégnée parfois d'une philosophie qui cherche à faire disparaître les humains dans un désordre évolutif dépourvu de toute singularité phénoménologique.

Cela fait 20 millions d'années que le patron des grands singes se maintient en occupant plusieurs niches écologiques, notamment les branches des forêts indonésiennes avec les orangs-outans, le sol des forêts africaines avec les gorilles, les paysages mosaïques d'Afrique avec les chimpanzés, oscillant entre les forêts et la savane. La définition du mot grand singe est particulièrement floue en primatologie. Une nouvelle unité biologique et évolutive émerge de cette approche différente de l'hominisation, c'est une unité ontogénique fondamentale commune à de nombreuses espèces actuelles et fossiles, nommée Ontogenèse Fondamentale. Si le premier homme est adapté à la savane, il est l'adaptation de quelque chose d'autre et de tout à fait inédit dans l'évolution. C'est cette autre chose qu'il importe de reconnaître et d'expliquer avant de concentrer l'attention uniquement sur un changement écologique.

Qu'est-ce que cette autre chose, Eh bien, regardons les autres fossiles. Il y en a en grand nombre, des mandibules et des crânes, de quoi lire en effet une histoire singulière. Ce n'est pas un homme qui apparaît à côté des grands singes africains en éthiopie comme à Aramis, mais un hominidé arboricole, un Australopithèque. C'est un nouveau plan de croissance et surtout une embryogenèse céphalique inédite, la base du crâne n'a pas l'embryogenèse d'un grand singe, elle est amplifiée dans sa contraction. Les squelettes connus un peu plus récents montrent une unité architecturale complètement remodelée par rapport au plan commun des grands singes, il est repris de la tête au pied en passant par le bassin. C'est donc bien l'embryon qui a évolué.

La base cranio-faciale est plus contractée, la face se rapproche du cou qui se rapproche de la face, les hémisphères cérébraux sont plus compliqués, l'équilibre au sol est plus instable aussi car le corps tend à s'organiser autour d'un axe vertical, la contraction cranio-faciale est permanente, c'est-à-dire que le trou occipital est maintenu en position basse vers l'axe vertical central contrairement à tous les primates précédents où il retrouve après la naissance une position caudale. Consécutivement, le corps au sol est en équilibre bipède imposé par une refonte du squelette, une redistribution des centres de gravité qui se rapprochent d'un axe vertical, une prolongation du développement psychomoteur et de la dynamique de flexion de la base crânienne. Le corps marche avec l'architecture acquise à la naissance, le bassin est plus court et il porte les viscères, il marche aussi bien en forêt qu'en milieu découvert, il peut être arboricole, ce n'est pas le problème. Il n'apparut plus de relation entre l'équilibre bipède au sol et la disparition de l'arboricolisme, la bipédie des hominidés ne le remplace pas, elle n'est pas le substitut d'une adaptation locomotrice. Elle est l'évolution de l'équilibre locomoteur au sol des grands singes, qu'ils soient dans les arbres ou non, l'équilibre bipède est imposé par la refonte de l'ontogenèse céphalo-caudale et du développement des centres neuromoteurs. Il s'agit bien d'une macro-évolution qui peut tout aussi bien se produire dans une population arboricole que dans une population non spécialisée. Cette refonte n'est pas une réponse adaptative à une modification de la niche écologique, c'est un phénomène irréversible qui appartient à un autre niveau de réalité évolutive. C'est un processus qui se déroule dans la Durée, amorcé au moins avec les premiers primates dits aussi prosimiens, il y a 60 millions d'années et qui n'est pas indépendant des causes évolutives fondatrices des premiers primates. A présent on se rend compte que les plus vieux Australopithèques étaient arboricoles et qu'ultérieurement ils ont pu conquérir des espaces plus ouverts, mais cette refonte du vivant ne dépendait pas de l'apparition de milieux moins arborés. Si l'extension des populations s'est faite en milieu plus ouvert, il me semble qu'elle le doit moins au squelette qu'à l'émergence de potentialités psychiques nouvelles. De telle sorte que je ne vois pas ici une sélection due au milieu, par le milieu, mais au contraire une sélection du milieu par le nouvel être vivant, c'est lui qui sélectionne les habitats, l'évolution entre dans une phase pensante, consciente, volontaire, par le truchement du psychisme, même si ce n'est pas encore le psychisme de Sapiens qui est capable de quitter sa planète, comme de l'anéantir.

Et l'Homme alors? L'Homme est-il une sous-espèce d'Australopithèque enrichie de neurones et de conscience? Non, là encore pour comprendre l'organisation anatomique d'Homo il faut repasser par l'organisation embryonnaire de son corps et elle est encore distincte des premiers hominidés. Il est possible de trouver un lien de filiation entre les deux embryogenèses, celle de l'Australopithèque gracile prépare celle de tous les hommes, on voit bien que l'embryon humain intègre et dépasse l'embryogenèse des premiers Australopithèques, mais cette évolution là est à nouveau celle que l'on déduit de la comparaison entre le fonds grand singe et celui des premiers hominidés. C'est une macro-évolution d'une part et la réitération, d'autre part, des causes et des effets observés lors de l'émergence des Australopithèques, une logique se répète à partir de l'embryogenèse des hominidés, selon une accélération, comme une boucle rétro-active agissant en feed-back. La base crânienne est plus contractée, l'ontogenèse n'a plus les étapes post-natales tardives tel l'important développement des muscles masticateurs et le psychisme fait encore un bond qui s'épanouira peu après, la nouvelle Ontogenèse Fondamentale quitte l'Afrique et gagne de nouveaux territoires qui sont encore sous les latitudes subtropicales, en Inde, et en Indonésie, mais elle va s'étendre également dans les zones plus froides, notamment en Europe du Nord, dans les montagnes et hauts plateaux d'Asie centrale et en Sibérie avec les Néandertaliens ou des formes voisines.

Et l'Homo sapiens sapiens dans tout cela, qui est-il? Serait-il à son tour une nouvelle sous-espèce d'un vieux fonds de croissance? Une sous-espèce d'Homo doté d'un gros cerveau? C'est ce que prétend la théorie néodarwinienne. Et pourtant non. Les hommes à gros cerveau qui sont des sous espèces d'hommes d'anatomie ancienne ou archaïque existent en effet, ils commencent à apparaître vers 200 000 ans en Afrique, en Europe et en Asie, ce sont notamment les Néandertaliens. Ils ont une structure craniofaciale ancienne, c'est-à-dire qu'ils ont gardé les étapes du plan de croissance du plus vieil Homo, avec le développement du tonus sus-orbitaire entre autre, voire son accentuation. Mais surtout ces hommes-là ont une base crânienne qui reste dans les modalités embryonnaires anciennes, elles ne sont pas comparables à celles des hommes actuels, la mandibule n'a pas de menton en particulier. L'Homo sapiens sapiens naît de ce vieux fonds ontogénique, il est parti de ses bases embryonnaires, mais il est le passage de ces racines archaïques à une nouvelle embryogenèse. Il traduit à nouveau une amplification de la rotation spirale embryonnaire, suivie d'un remodelage de l'architecture squelettique basicranio-faciale, elle-même suivie d'une complication des hémisphères cérébraux, que l'on nomme télencéphalisation. Le fonds ontogénique humain apparu vers 2,4 millions d'années a une évolution télencéphalique très rapide, l'évolution de la croissance des hémisphères cérébraux est exponentielle, et cela se retrouve sur le plan des aptitudes psychiques concernant la compréhension des situations critiques et les résolutions comportementales et technologiques dont témoignent les industries lithiques. Les actes pensés consciemment, voulus ou encore réfléchis augmentent en fréquence, suite au bond embryonnaire préalable depuis les racines australopithèques. Mais cette télencéphalisation n'est pas l'hominisation, elle ne suit pas une refonte embryonnaire. En effet le cerveau foetal a évolué mais non pas le cerveau embryonnaire. Et si le cerveau embryonnaire qui se forme bien avant les hémisphères cérébraux suit un plan de croissance et une amplitude de rotation d'Homo habilis, rien n'y fait, les embryons ne sont pas Sapiens, même s'ils ont vécu jusque vers 30 000 ans.

Des premiers hommes aux hommes actuels il apparaît ainsi deux entités ontogéniques non réductibles l'une à l'autre, deux Ontogenèses Fondamentales comme le grand singe et l'Australopithèque et non pas une succession graduelle et linéaire passant peu à peu à l'Homme de Cro-magnon. Les Néandertaliens ont un cerveau pensant développé, de grande taille, avec des lobes bien différenciés, mais ce n'est pas un cerveau pensant d'homme moderne, il ne l'est pas au stade embryonnaire, il ne le sera donc jamais ultérieurement au cours de la croissance et toute l'architecture du crâne reste inscrite dans une logique de développement ancienne. D'ailleurs, phénomène remarquable, la contraction embryonnaire est ralentie, alors que chez Sapiens elle est encore amplifiée. Chez le Néandertalien le trou occipital s'éloigne de la face, qui s'éloigne du trou occipital, la base est en extension. Le front ne reste pas bombé comme chez l'enfant ou l'Homo erectus adulte, il " s'effondre ", et le torus sus-orbitaire s'unifie en une structure unique, le résultat par rapport à l'ancêtre Homo erectus donne un crâne au front moins bombé, un tonus sus-orbitaire plus volumineux et moins gracile et un trou occipital moins centré ainsi qu'une face plus projetée vers l'avant. Ceci n'a pas empêché ces êtres évolués de développer une pensée métaphysique et de vivre avec des notions de temps et d'espace abstraites en prenant soin de leurs morts, mais ils ne sont pas pour autant ontologiquement des sapiens puisqu'ils ne le sont pas embryologiquement.

Ceci permet précisément d'ouvrir de nouvelles perspectives relatives à l'émergence de la pensée métaphysique, en quête de Raison d'Être. Cela pourrait dire que ces sensibilités dépendent de seuils de complexités atteints au cours de l'hominisation. Ils l'ont été selon des voies évolutives distinctes, autrement dit ce serait des propriétés émergeantes inéluctables enracinées en effet dans des processus macro chronologiques en étroite relation avec l'organisation continuée de la complexité vivante. On ne pourrait plus réduire les propriétés psychiques à des accidents génétiques qui se produiraient comme par hasard uniquement dans deux populations hominiennes très tardives mais divergentes l'une de l'autre depuis plusieurs centaines de milliers d'années.

L'humanité actuelle est particulièrement diversifiée, mais elle fluctue autour d'une amplitude de contraction embryonnaire très récente qui n'existe pas avant les premiers co-magnoïdes; elle a environ 100 000 ans, et à cette nouvelle refonte embryonnaire correspond également une complexification du développement cérébral et un bond du psychisme qui, en 100 000 ans, passe du moustérien à l'ère atomique et aux voyages interplanétaires pour les civilisations de hautes technologies où l'on ne s'intéresse pas à l'identité cosmogénique de l'Homme, ou a une Conscience de Soi ancrée dans un Cosmos et un Devenir pour d'autres civilisations contemporaines. Avec le Protocromagnon, il s'agit du troisième seuil de l'hominisation, que les paléoanthropologues ne distinguent pas encore dans les phylogenèses graduelles et linéaires plus conformes aux images mentales qu'aux faits paléontologiques.

En conclusion les racines évolutives qui ont permis l'apparition des hommes actuels sont toujours vivantes, elles sont l'humanité contemporaine qui n'est pas une fin en soi. Quelque chose est en cours dans sa grande diversité. Cela ne se fait plus dans les petits singes, ou les grands singes, ce processus-là appartient à une Durée et non à des questions de relations architecturales spatiales entre corps végétaux et animaux. Quelque chose qui interroge et qui pense, recouvre la biosphère terrestre depuis quelques dizaines de milliers d'années seulement. Alors, ce n'est plus quelque chose mais Quelqu'un, Quelqu'un pluriel d'inachevé est en train de naître et nous en sommes les fondements, l'instantanéité, l'actualité. Nous ne sommes plus suspendus dans un Vide atemporel où il ne se passe rien d'autre que des événements aléatoires qui se conditionnent mais n'ont aucune mémoire vis-à-vis d'eux-mêmes. Ce Quelqu'un pluriel est inachevé, ce n'est pas Nous pleinement conscients, mais c'est à partir de nous, selon des règles d'attraction universelle de Complexité croissante structurellement stable et continuée qui nous contiennent.

Il est facile de glisser l'Homme dans une insignifiance temporelle dès lors qu'on le considère comme un grand singe. Il n'est qu'une simple adaptation locomotrice totalement tributaire d'événements écologiques absolument imprévisibles après des centaines de millions d'années d'incertitude, élu par le milieu. La mesure de l'Humain serait celle de l'improbabilité des mutations génétiques et des aléas écologiques. Mais à présent qu'un profond non-dit fonde toute la philosophie évolutive de la paléoanthropologie, le regard scientifique sur les anciens scénarios et l'oreille tendue aux critiques négatives visant une singularité évolutive devient plus que dubitatif. C'est un constat d'évidence qui renverse la situation. Les phylogenèses phénoménologiques qui partent des faits et qui restituent une logique sous-jacente sont dénoncées comme de pures interprétations métaphysiques, elles sont soupçonnées de véhiculer une cryptométaphysique, mais c'est une réalité contraire qui jaillit. C'est la démarche hypothético-déductive qui pose comme prémisse une logique mécaniciste excluant dŪemblée la possibilité d'une singularité évolutive non pas seulement en l'Homme, mais bien plus, dans les fondements des règles structurantes. Or ces prémisses s'avèrent contraires à la réalité accessible à l'observation. Ceci montre que la démarche hypothético-déductive peut plus difficilement encore que la démarche inductive, s'affranchir des archétypes mentaux et qu'elle est potentiellement anamorphique. Ceci tend bien à montrer qu'une anamorphose figée est un dogme latent.

L'hominisation réapparaît comme l'évolution des potentialités psychiques réfléchies, c'est-à-dire l'élévation au carré de la conscience et cette élévation au carré évoque un processus itératif qui réintroduit ses effets dans la dynamique causale. Pour les processus dynamiques loin de l'équilibre et source d'ordre, on parle de fractales et d'attracteurs étranges, on a beau descendre dans le détail de la figure ou dans la Durée du processus, on retombe sur une logique ou une forme déjà vues. Cette logique en question n'est pas chaotique puisque le principe est la reproductibilité des causes et des effets.

Les données indiquent une macro-évolution continue dans ses causes et ses effets mais discontinue dans l'arrangement de ces effets, elle se caractérise par une stabilité évolutive structurante qui ne se voit et ne se comprend que sur un recul d'au moins 20 millions d'années. Sans ce recul, on ne voit rien d'autre que des apparences premières, des taches ponctuelles, et des problèmes d'adaptation uniquement. Cette stabilité est en soi très surprenante car elle ne répond pas aux modèles acceptés par les paléontologues où la stabilité des mécanismes évolutifs n'existe pas, un mécanisme étant un processus consommateur d'énergie et organisateur d'ordre, il n'est pas pensable que la paléontologie classique du XXème siècle l'accepte pour de très longues durées. A présent le langage descriptif et explicatif change radicalement, et l'on procède à un bond conceptuel fulgurant, nous passons des scénarios néo-darwiniens échafaudés dans les années cinquante, paysages colorés impressionnistes faits de ponctuations génétiques, de petites retouches anatomiques et environnementales, aux paysages ondulants fantastiques des années 90 qui traitent de systèmes dynamiques instables et qui évoluent en fonction de leurs conditions internes. Ils forment des méandres ou des figures extraordinairement compliquées mais néanmoins d'une profonde stabilité quant à la logique sous-jacente qui anime leur évolution et gère l'agencement spatial de leurs diverticules. Ces paysages-là ont une mémoire d'eux-mêmes, paysages fractals. Des évolutions répondraient à présent à des règles temporelles fractales. Les grandes galeries d'exposition des paysages évolutifs rougiraient de placer les Hommes dans une oeuvre d'Art cosmique inachevée. Mais combien de ces peintres modernes sont-ils le Léonard de Vinci ou le Salvador Dali de la Durée évolutive? On cherche l'Artiste.

L'hominisation est possible parce qu'il existe des règles cosmogéniques responsables non seulement de la complexification et de l'arrangement des constituants fondamentaux de la matière mais également parce qu'une stabilité essentielle fonde toute naissance, via la mémoire. Sans mémoire évolutive jamais il ne pouvait y avoir de grand singe ou d'Australopithèque, ou d'Hommes. Dans un Univers où seul règne le chaos déterministe, c'est-à-dire la perte de mémoire avec la non reproductibilité des trajectoires de croissance, l'hominisation au minimum, est impossible. Ces règles sont encore très peu connues, elles ont aussi leurs propres évolutions, qui ne se déclinent pas au singulier. Si ces règles n'existaient pas, même avec la savane, l'hominidé n'existait pas et la Pensée encore moins. Le chaos déterministe alors serait seule source d'innovation, une mémoire se déviderait depuis 4 milliards d'années. Nous savons bien que c'est le contraire qui permet l'émergence des êtres vivants toujours plus compliqués et diversifiés dans leur organisation interne; il apparaît non seulement une mémoire, mais une mémorisation. La mémoire maintient l'harmonie. Aux attracteurs chaotiques répondent des attracteurs harmoniques qui les fondent par les voies de la dissipation ou de l'oubli.

Ce paysage des racines humaines surprend également par l'accélération du processus itératif à partir des Australopithèques et les extinctions qui suivent, il se manifeste de plus en plus vite, sans déviation, comme soumis à une gravitation. Aujourd'hui il aboutit à des êtres pensants qui réalisent parfois leur condition évolutive, comme Huxley, conscient qu'être humain c'est être une parcelle de l'évolution qui s'éveille à un aspect de sa réalité attirée par quelque chose qui la dépasse et la contient.

La thèse proposée depuis plusieurs années avance qu'en fait les origines de l'identité humaine peuvent être qualifiées d'hominisation dans le sens où ce mot traduit un phénomène, " quelque chose qui se passe ". La racine étymologique choisie par Pierre Teilhard de Chardin se réfère au stade le plus tardif, comme " néandertalisation " pour les Néandertaliens. Ce peut être une source de critiques dans la mesure où ce n'est pas plus l'apparition de sapiens, que celle des premiers hommes, ou des grands singes qui importe, ce n'est pas tant le degré de complexité de l'organisation interne qui est à prendre en compte, que la réalité d'une stabilité évolutive structurante qui permet à un système instable de se maintenir ordonné d'une part, et de se maintenir en tant que tel malgré l'instabilité croissante, par le biais d'une succession de métamorphoses procédant par l'intégration des anciennes trajectoires de croissance. Le système embryon évolue au sens propre selon des principes équivalents dans leurs Raisons d'Être pour le prosimien, le petit singe, le grand singe etc... Cette stabilité est fondatrice d'ordre et d'organisation dans des situations limites de complexité. Il existe de toute évidence non seulement une mémoire génétique, mais également une mémoire générique, l'une et l'autre permettent l'ontogenèse et la phénoménologie évolutive. Quant à savoir si la mémoire générique est localisable, la question mérite d'être posée dans la mesure où elle semble être intrinsèque à l'émergence de l'Être en création continuée.

Pour qualifier ce phénomène singulier il faudrait considérer sa singularité précisément, mais comment la définir. Par ses propriétés intemporelles, c'est-à-dire ce qui est répété, stable, immuable ou au contraire par ce qu'elle engendre alors que le phénomène est inachevé. La vision scientifique de Teilhard de Chardin qui se fonde sur la notion d'un attracteur en qui tout se récapitule n'est pas loin, elle est bien plus proche des visions modernes qui jettent les bases du XXIème siècle que des visions néo-darwiniennes enracinées dans un XXIème siècle aux valeurs toutes relativisées et non plus universelles. Mais le phénomène tel qu'il se dégage actuellement est encore plus vaste que celui perçu par Teilhard. Il nous projette dans une certaine relativité du temps où l'on retrouve le cycle malgré l'irréversibilité " du temps qui passe ". L'événement cosmique n'est pas l'Homme pensant, l'événement cosmique peut être vu comme un déroulement dans le temps, ou comme une suite d'instants fondateurs.

Le phénomène humain de Teilhard est ponctuel, c'est une interfécondation entre une micro-évolution adaptative animale qui tâtonne depuis les grands singes en arrivant aux hommes et une mégamutation psychique qui illumine le proto-humain et l'humanise, c'est un phénomène événementiel, unique et non reproductible. Celui qui se dégage ici, est un phénomène qui se réitère depuis très longtemps, l'apparition des prosimiens est autant significative que celle des simiens, ou des Australopithèques, ils signifient la même chose que l'apparition des Homo sapiens, mais cette signification qui réside dans la qualification du phénomène n'est pas connue. Pour être qualifié le phénomène ne peut être qu'achevé, or il n'est pas limité à l'humain puisqu'il va en s'accélérant. L'Humain devient tout à fait relatif, il est une instantanéité dans une Durée dont on ne perçoit pas la finitude avec néanmoins une lourde responsabilité car il est capable d'être conscient de cette identité évolutive et de sa relativité dans la Durée. Question d'orgueil ou d'humilité, ne serait-il pas temps de reconsidérer les grandes intuitions humaines et de les replacer dans une perspective phénoménologique plutôt que de les réduire à de puériles superstitions? Ces grandes intuitions sont peut-être fondatrices et en relation avec les attractions harmoniques.

Que dégager de cette fresque?

Le désordre n'est qu'apparent, un ordre sous-jacent le fonde et accompagne l'émergence de la Pensée. Sapiens n'est pas noyé dans une formidable biodiversité de prosimiens à côté des Tarsiers, Sapiens n'est pas noyé dans la Durée, il est une Durée créatrice d'ordre et de cet ordre maintenu et renouvelé émerge du Sens, ou la quête de Sens. Quelque chose s'est réenclanché vers 5 millions d'années et se réitère depuis très vite, notre histoire n'est pas finie, elle appartient à un Devenir dont les fondements ont une nature universelle et non pas locale et ponctuelle. L'homme n'est plus seulement un animal capable d'interroger le milieu et de donner des réponses, de s'interroger et de se donner des réponses, c'est aussi et surtout un phénomène qui prend forme, qui a eu la forme grand singe, un phénomène qui a en cet instant la forme humaine, mais qui n'a pas achevé sa ou ses métamorphoses.

La phylogenèse qui se dégage a quelque chose d'une gestation et c'est troublant. Qu'importe-t-il de comprendre aujourd'hui de la nature humaine et de ses racines évolutives naturelles, que voulons-nous exactement de cette recherche, sauver des visions, des convictions, des théories, des rêves, des espoirs? La volonté de s'affranchir d'une grande dérive qui engendre l'humain et le contient aboutit à une aporie désespérante, les hommes n'ont rien à attendre d'eux-mêmes, ils se trouvent face à l'absurdité de leurs interrogations et quête de significations que l'on nomme Raison, la Raison devient alors un cas particulier de folie, elle se délie par oubli, rien d'atemporel ou de stable ne la fonde, à force d'oublier, on oublie la mémoire non localisable et l'on divague sans attente. Au stade humain, un Univers en genèse continuée sans attente est un monde sans espérance, si bien que quelque part au travers de sa forme humaine et de la complexité de son psychisme, l'étoffe de l'Univers porte une attente, l'humain a besoin de croire en quelque chose, en lui ou en plus grand que lui pour se survivre. La quête de Sens est un paradoxe cosmique si la cosmogenèse est insensée. La philosophie naturelle occidentale de la fin du second millénaire s'achève dans un énorme paradoxe non-dit, schizophrène, entre l'attrait pour un néopositivisme et l'ère du chaos déterministe. Comment l'Homme peut-il entendre maîtriser l'avenir si la logique qui fonde toute existence et sa réalité propre est l'imprédictibilité croissante de tout événement? Ce n'est même plus une anamorphose, une composition adroite, c'est une décomposition, source d'incohérence, destructurante, aux effets abortifs.

Vivons-nous, au travers de nos espérances une effroyable illusion ou bien une indéracinable attraction confuse, confondue dans notre identité évolutive fondamentale, ne persiste-t-elle pas à l'état inconscient, intuitif, compte tenu du stade de complexité qui n'est qu'éphémère et non achevé? Cette gravitation ou attraction est intérieure, elle est une dynamique interne. Ôter aux hommes le Sens de leur existence qui passe par une attente et un sentiment d'harmonie avec l'Univers et sa Terre et non le sentiment d'abandon et de chaos, c'est procéder à une dénaturation de la condition humaine cosmogénique. Comment s'étonner que dans sa dénaturation il se transforme en une phénoménale catastrophe écologique, qu'il implose sous le poids de ses incohérences et devient une menace planétaire? Une menace aux dimensions cosmiques. Déraciné de son milieu évolutif, de sa condition macro-évolutive qui est en continuité avec des événements de Durée cosmogénique, l'Homme peut tuer une Planète vivante et rare qui survit depuis 4 milliards d'années. L'Homme, ou plus exactement une certaine évolution en l'Homme inconscient, éclatée et niée en l'Homme conscient, peut éteindre une planète. A rompre ses harmonies fondatrices qui le tressent, évidemment l'Humain devient une dérive cosmique chaotique interne aux effets imprévisibles à la dimension du phénomène qu'il est. L'éradication de 4 milliards d'années d'évolutions terrestres en champignons nucléaires mortels n'est pas la mort d'une étoile. C'est plus profond, la responsabilité est un phénomène cosmogénique aussi. L'Homme à qui l'on ôte toute aspiration signifiante de dimension cosmique durable sous prétexte que cette aspiration fondatrice n'est pas rationnelle, est alors un risque qui agit volontairement, localement, en conscience, et non pas un animal anodin parmi des milliards d'animaux et rien que cela. Dire aux hommes qu'ils n'ont rien à attendre d'eux-mêmes, c'est tout attendre de leurs démences. Cette démesure qu'est la puissance psychique de destructuration et d'annihilation est la mesure de la singularité du phénomène pensant, elle est la dissipation calorique phénoménale d'une profonde signification toute aussi singulière, mais niée, destructurée et culpabilisée. Les anamorphoses scientifiques éclatent les métamorphoses du phénomène pensant, ce sont quatre milliards d'années qui risquent d'en subir l'onde de choc et un Devenir attendu qui est avorté, interrompu, effacé parce que volontairement oublié en Pensée.

Pour suivre les fondements de la cosmogenèse qui sont aussi ceux de l'hominisation en particulier, il nous faut encore franchir une étape très importante dans la prise de distance entre nos consciences, ou les paysages évolutifs qui les remplissent, et le processus qui nous engendre. Le processus nous contient, nous ne contenons pas le processus, aussi vaut-il mieux continuer de chercher en direction d'une réelle métamorphose, plutôt que de chercher à maintenir des conceptions qui n'ont pas d'écho dans les mémoires fossilisées et sont intrinsèquement déstructurantes dans la Durée.

Copyright © Anne Dambricourt, 1995. All rights reserved.


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Joëlle Dautricourt Artiste Auteure